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« Days of Ash » : que vaut le mini-album surprise (très) politique de U2 ?

Bono et sa bande dégainent sans prévenir une salve d’inédits, en amont de leur prochain disque. Six titres qui évoquent l’Ukraine, l’Iran ou encore le conflit israélo-palestinien. Ça vaut quoi ?

Philippe Guedj Par Philippe Guedj / Journaliste

Publié le 19/02/2026 à 19h00

Bono (Paul David Hewson), Irish singer-songwriter, activist, and the lead vocalist of the rock band U2, Antytila (C), a Ukrainian musical band leader and now the serviceman in the Ukrainian Army Taras Topolia, and guitarist David Howell Evans aka 'The Edge' perform at subway station which is bomb shelter, in the center of Ukrainian capital of Kyiv on May 8, 2022. (Photo by Sergei SUPINSKY / AFP)© AFP/SERGEI SUPINSKY

Celui-là, on ne l’avait pas vu venir. Mais on aurait pu le prédire ! Quarante-sept ans après leur tout premier mini-album sorti en 1979 en Irlande (et intitulé Three, en clin d’œil à ses trois chansons), le chanteur Bono et ses compères de U2 viennent de sortir, à la surprise générale, un second EP composé exclusivement d’inédits : « Days of Ash » (« Jours de cendre » en VF).

Les six titres sont : American Obituary ; The Tears of Things ; Song of the Future ; Wildpeace (en fait un poème de l’Israélien Yehuda Amichai, lu par l’artiste nigériane Adeola) ; One Life at a Time ; et la très belle ode à l’Ukraine Yours Eternally, enregistrée avec Ed Sheeran et l’artiste devenu soldat Taras Topolia.

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Mis en ligne ce 18 février par le groupe, ce petit cadeau imprévu surprend peut-être par son timing, mais pas par son contenu, très politique. Le quatuor emblématique des années 1980 et 1990 s’est toujours engagé dans le combat des idées sur presque tous ses disques – et aussi entre chacun d’eux – depuis au moins le mythique Sunday Bloody Sunday, sur l’album War, en 1983.

Trois mots de contexte avant le décryptage des six chansons figurant sur « Days of Ash » : le titre lui-même et la date de sortie de ce disque – le 18 février, soit le Mercredi des Cendres et premier jour du Carême dans le calendrier catholique – ne doivent rien au hasard. Fils d’une protestante et d’un catholique, Bono a pensé cette nouvelle offrande sous l’angle de sa propre éducation religieuse et de son ressenti sur l’état brûlant du monde.

« Il n’y a rien de normal dans cette période folle et exaspérante, et nous devons nous mobiliser avant de pouvoir retrouver confiance en l’avenir », explique le chanteur sur le site du groupe.

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L’enregistrement de Days of Ash a débuté en août 2023 et s’est étalé, selon le site u2songs.com, sur plusieurs mois entre Dublin, Los Angeles et le sud de la France. Produit par Jacknife Lee — qui a travaillé avec R.E.M., Snow Patrol et Taylor Swift - Days of Ash frappe par son côté minimaliste et ne présage en rien du véritable prochain album de U2, dont la gestation se finalise en parallèle. Il est attendu pour fin 2026, à temps pour les 50 ans du groupe.

Neil Young en référence

Ces six titres auraient d’ailleurs pu y figurer... mais non : dans le communiqué officiel publié sur u2.com, Bono a estimé qu’ils ne pouvaient pas attendre - « Ces chansons étaient impatientes d’être lâchées dans le monde. Ce sont des chansons de défi et de désarroi, de lamentation ». Colère froide au programme.

Sur le site, Bono se réfère à la réactivité de Neil Young et de son groupe Crosby, Stills, Nash & Young qui avaient enregistré le titre contestataire « Ohio », en mai 1970, quelques jours seulement après que la Garde nationale américaine avait tué quatre étudiants de l’université Kent State, protestant contre l’envoi de troupes américaines au Cambodge par Nixon.

Dégainer vite et sans campagne marketing, sans teaser sur les réseaux sociaux, sans compte à rebours... En mode commando, U2 a envoyé ses fichiers au DJ irlandais (et ami de longue date) Dave Fanning, qui les a programmé quelques heures plus tard en exclusivité sur la radio RTE 2FM, avant même leur diffusion sur U2 X-Radio, la station dédiée au groupe sur SiriusXM (principal service américain de radio satellite par abonnement).

Alors que valent au juste ces six titres, qui ont réuni U2 au grand complet ? Rappelons la formation pour les nuls : Bono au chant, The Edge aux guitares, Adam Clayton à la basse et Larry Mullen Jr. aux fûts. Tous les morceaux de Days of Ash sont disponibles sur le site du groupe, avec pour chacun une vidéo affichant les paroles en mode karaoke.

De Minneapolis à Gaza

Le premier, « American Obituary », est assurément le plus rock de tous. Sur la base d’un très efficace riff bien saignant de The Edge, l’introduction déboule une batterie furieuse avant de ralentir un peu le rythme puis d’embrayer de plus belle sur le fracas. Du pur U2 versant électrique. Dédiée à Renée Nicole Good, (cette mère de trois enfants abattue par un agent de l’ICE à Minneapolis le 7 janvier 2026 lors d’une manifestation pacifique), la chanson est un réquisitoire frontal contre la brutalité d’État, écrit à la première personne de la victime.

Le second pamphlet, « The Tears of Things » (« Les Larmes des choses»), plus tranquille à la guitare sèche mais tout aussi fort, offre un regard équilibré bienvenu sur la tragédie de Gaza. Quand tant d’autres artistes s’enferrent à cadence obsessionnelle dans une démonisation unilatérale d’Israël, sans jamais inclure le Hamas comme cible dans leurs diatribes (ni sans même avoir eu un mot pour les otages civils israéliens au temps de leur captivité), Bono s’accroche éperdument au vivre ensemble et croie toujours dans la réconciliation.

Les paroles et le titre de « The Tears of Things » sont empruntés au livre du frère franciscain Richard Rohr, The Tears of Things: Prophetic Wisdom for an Age of Outrage (2025). Un ouvrage qui explore, à travers les prophètes juifs, comment vivre avec compassion dans un temps de violence. U2 s’en empare pour imaginer un dialogue imaginaire entre Michel-Ange et sa sculpture de David, lequel dit refuser de devenir Goliath pour vaincre Goliath — métaphore transparente du conflit israélo-palestinien.

Hommage à Femme, Vie, Liberté

Bono confie sur le site du groupe que Rohr est devenu à leurs yeux une référence spirituelle majeure. Certes, l’ensemble est d’une candeur désarmante, voire crispante, dans son pacifisme chargé en raccourcis… mais, dans un carton qui clôt la vidéo, le groupe a au moins le courage d’appeler explicitement à une solution à deux États « où Israéliens et Palestiniens puissent vivre côte à côte dans une coexistence pacifique ». Un sacré courage par les temps qui courent…

Poignant et amer, « Song of the Future », le 3e titre, aborde le calvaire de la jeunesse iranienne à travers un hommage vibrant rendu au mouvement Femme, Vie, Liberté. Et plus spécialement à Sarina Esmailzadeh, battue à mort à 16 ans par les forces de sécurité iraniennes en septembre 2022, sept jours après le meurtre de Jina Mahsa Amini, pour avoir participé à la contestation. Le régime a prétendu qu’elle s’était suicidée.

A travers ses parole, Bono dénonce autant les théocraties qu’il célèbre la mémoire de Sarina, Jina et toutes les femmes tombées sous les tirs ou les coups du régime des Mollahs - souvent hélas dans le silence assourdissant des artistes occidentaux (la dernière cérémonie des Grammy Awards en fut le triste exemple). Le visionnage du très beau clip de « Song of the future » sur le site du groupe ne sera pas sans risque lacrymal pour les plus sensibles.

« Wildpeace », la 4e piste, est un célèbre poème de l’auteur israélien Yehuda Amichai, lu sur une nappe sonore minimaliste par la musicienne nigérianne Adeola Fayehun. Ecrit en 1971 par Amichai, le texte n’évoque aucun conflit en particulier, il parle avant tout de la fatigue de la guerre, des orphelins de génération en génération, et d’une paix qui viendrait naturellement, plus fiable que nimporte quel éphémère cessez-le-feu.

Ed Sheeran en guest star pour l’Ukraine

Dans l’interview exclusive qu’il a accordée au fanzine Propaganda, Bono fait le lien entre ce titre et le conflit au Soudan. C’est le « morceau » le plus court (à peine 1′30) et le plus épuré de l’album. Le dialogue qu’il instaure entre Israël et l’Afrique, à travers ses deux artistes mobilisés, n’est pas le moindre de ses mérites.

L’avant dernier titre, « One life at a time », revient au Moyen-Orient pour un hommage à feu Awdah Hathaleen, père palestinien de trois enfants, militant non-violent et consultant sur le documentaire oscarisé No Other Land, tué le 28 juillet 2025 dans son village de Cisjordanie par un colon israélien.

Enfin, le 6e et dernier morceau, « Yours Eternally », est tout simplement du pur U2 jusqu’à la moelle. Née du moment où Bono et The Edge ont joué dans le métro de Kyiv en 2022, à l’invitation du président Zelensky, cette solaire et engageante chanson à la basse en fête et à la rythmique évoquant « Beautiful Day », leur tube de l’an 2000, a été inspirée à Bono par Taras Topolia, chanteur du groupe ukrainien Antytila, devenu soldat.

Chantée en mode majeur, appuyée par des chœurs d’Ed Sheeran ainsi que de Topolia lui-même, « Yours Eternally » a tout pour être un tube, elle aussi. Le 24 février, elle sera accompagnée d’un mini-documentaire de 4’30 signé par le cinéaste ukrainien Ilya Mikhaylus, à l’occasion du quatrième anniversaire de l’invasion.

Et ce joli dernier titre de conclure ce court « Days of Ash » troussé dans l’urgence, en prise directe avec les brasiers géopolitiques d’un monde déboussolé. S’il ne finira peut-être pas au sommet des œuvres de U2, ce disque tressant l’espoir au désespoir ne laissera pas, loin s’en faut, un goût de cendre dans la bouche des fans du groupe.

source : https://www.lepoint.fr

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