Bad Bunny, nouveau roi de la pop sacré aux Grammys et adversaire politique assumé de Trump
Lauréat dans la catégorie « Album de l’année » lors de la cérémonie, le Portoricain est devenu l’un des artistes les plus écoutés au monde. Il enflammera le traditionnel spectacle de la mi-temps du Super Bowl, le 8 février. Retour sur son ascension fulgurante.
Par Alice Durand
Publié le 02/03/2025 à 09h30, mis à jour le 02/02/2026 à 12h06

L'artiste portoricain de 30 ans à reçu le titre de « roi de la pop » par le magazine Forbes en avril 2023. © DR
Bad Bunny restera comme le visage de la 68e cérémonie des Grammy Awards, qui a eu lieu ce dimanche 1er février à Los Angeles. Devenu le premier artiste à remporter le prix le plus prestigieux, celui de l’album de l’année, pour un opus chanté en langue espagnole, le Portoricain incarne aussi l’opposition du monde de la culture à Donald Trump et à l’ICE, la police de l’immigration, qu’il a appelé à « mettre dehors » en raison des méthodes brutales de cette dernière, responsable de la mort de deux personnes à Minneapolis en janvier.
Il sera également la star du show de mi-temps du Super Bowl LX, le 8 février 2026, au Levi’s Stadium de Santa Clara. L’annonce a été faite par NBC, puis confirmée par le chanteur portoricain sur les réseaux sociaux. Artiste le plus écouté au monde à 31 ans, déjà vainqueur de trois Grammy avant les trois nouveaux glanés en 2026, il s’inscrit dans la lignée des icônes passées de ce show planétaire, de Prince à Beyoncé en passant par Rihanna. Il succède directement au rappeur Kendrick Lamar, qui avait enflammé la scène du Caesars Superdome de La Nouvelle-Orléans lors de l’édition 2025 de l’événement.
En septembre dernier, le chanteur portoricain avait annoncé l’annulation de sa tournée aux États-Unis pour protéger ses fans hispaniques des raids de l’ICE, choisissant de se produire exclusivement sur son île natale, un geste politique fort. Un choix qu’il justifiait par son inquiétude pour ses fans hispaniques, confrontés aux raids de la police migratoire (ICE) ordonnés par l’administration de Donald Trump.
L’engagement du rappeur et chanteur de pop ne date pas d’hier. Bad Bunny, qui avait déjà bousculé les codes en faisant la une de Time avec la mention en espagnol « El Mundo de Bad Bunny », a connu une ascension fulgurante en seulement quelques années. En 2016, le chanteur portoricain, de son vrai prénom Benito Antonio Martinez Ocasio, emballait encore des articles dans des sacs dans un modeste supermarché. En parallèle, son ami Ormani Perez le persuade de publier quelques chansons sur la plateforme SoundCloud. Le DJ Luian, une figure influente de la scène locale, tombe par hasard sur sa chanson « Diles » et décide de prendre contact avec lui.
La consécration au Super Bowl
Un message privé plus tard, le destin de Benito bascule : l’artiste est signé dans son label et devient presque immédiatement célèbre avec le titre « Soy peor » (« Je suis pire »). Puis l’ascension s’accélère, en 2018, lorsqu’il collabore avec Cardi B et J Balvin sur le morceau « I Like It » – qui cumule aujourd’hui près de 2 milliards de streams. La machine est lancée, implacable. Le titre devient le tube de l’été et propulse le trio improbable vers une nomination aux Grammy Awards.
Mais c’est sans doute sa performance au Super Bowl 2020 aux côtés de Shakira, Jennifer Lopez et J Balvin qui consacre définitivement Bad Bunny en phénomène culturel mondial. Devant 102 millions de téléspectateurs médusés, les quatre artistes livrent une prestation impressionnante, entre un mash-up de l’emblématique « Born in the USA » de Bruce Springsteen, de « Let’s Get Loud » de Jennifer Lopez et le revêtement de manteaux en plumes réversibles, arborant tant le drapeau des États-Unis, que celui de Porto Rico – réponse directe aux politiques d’immigration de l’administration Trump.
À partir de cette année-là, Bad Bunny devient incontournable, inarrêtable. Son sixième disque, El ultimo tour del mundo (Le Dernier Tour du monde), hisse pour la première fois un album espagnol à la position suprême du Billboard 200 – le classement hebdomadaire des meilleures ventes américaines – consacrant l’artiste comme le plus écouté de l’année.
En 2022, c’est son album Un verano sin ti (Un été sans toi) qui crée le buzz mondial en devenant l’album le plus streamé de tous les temps – totalisant 18 milliards de streams, et reléguant loin derrière, les 15 milliards de Starboy, le troisième disquede The Weeknd – et lui permettant au passage d’être le tout premier artiste non-anglophone à remporter le prix de l’artiste de l’année aux MTV Video Music Awards. En 2025, il s’empare enfin, pour la dernière fois, et de justesse, de la première place des charts, juste devant l’icône mondiale Taylor Swift, avec son album Debi tirar mas fotos. Pour l’artiste incapable de jouer d’un quelconque instrument, la consécration revêt une beauté particulière.
La pop latine s’empare du trône mondial
Ce titre honorifique de « roi de la pop », dont nous nous garderons bien de nous faire les arbitres, émane du prestigieux magazine Forbes qui lui dédiait sa couverture – en espagnol, naturellement – de décembre 2023, pour son classement annuel « 30 under 30 », qui reconnaît les 600 personnalités de moins de 30 ans qui façonnent l’avenir des industries créatives et économiques. Il fallait oser l’impensable, détrôner l’indétrônable, le roi historique la pop, Michael Jackson, et pourtant, ce changement radical ne tombe pas du ciel. Tendez l’oreille n’importe où – radio, clips viraux, playlists tendances – et vous constaterez que le reggaeton, le trap latino et leurs multiples déclinaisons ont littéralement envahi l’espace sonore.
À LIRE AUSSI
Il n’y a qu’a prendre en exemple l’évolution musicale du rappeur américain Drake, passé d’un rap traditionnel à des sonorités latines, puis des textes écrits en espagnol, ou celle de Billie Eilish, qui chantait « Lo vas a olvidar » avec Rosalia en 2021. Même l’anglais le plus authentique de la planète, Ed Sheeran, a dépoussiéré son dictionnaire d’espagnol et s’est lancé dans l’aventure, sur le morceau « Forever My Love », en collaboration avec l’artiste J Balvin.
Artiste reggaeton, mais artiste féministe
La singularité de Bad Bunny dans le paysage musical latin réside avant tout dans son audace. Contrairement à ses pairs – comme Daddy Yankee, J Balvin, Karol G, Maluma ou encore Ozuna – qui, eux aussi, comptabilisent des milliards de streams, le Portoricain ose prendre des risques. À peine un an après son émergence, l’artiste se défait de son label et de son manageur : exit le culte de la masculinité triomphante, de ses grosses voitures cylindrées à ses corps féminins objetisés qui sont si chers aux codes d’un reggaeton figé dans la propagation de clichés masculinistes.
À LIRE AUSSI
Le clip vidéo est-il en train de disparaître ?
Désormais, le chanteur dénonce les violences domestiques, comme sur le titre « Solo de mi », sorti en 2018 ; il se vernit les ongles dans le clip du single « Caro », la même année ; s’affiche en drag queen dans le clip de « Yo perreo sola » en 2020, pour rendre hommage à Alexa Negron Luciano, une femme transsexuelle assassinée peu de temps avant, et dresse le portrait d’une femme indépendante, en 2022, sur le single « Andrea », qui répète au refrain : « Je ne veux que personne ne me dise quoi faire. » Dans la production musicale, Bad Bunny expérimente aussi, mélange les genres – le reggaeton, la trap, la pop, l’électro, la salsa, la bomba ou même des touches de rock.
Avocat de la cause LGBTQ+
C’est précisément lorsque Bad Bunny décide de pulvériser les codes traditionnels que sa trajectoire artistique prend une dimension révolutionnaire. En 2022, lors des MTV Video Music Awards, il choque les États-Unis en échangeant deux baisers ; l’un avec une danseuse, un autre avec un danseur. Tableau scénique ou manifeste identitaire ?
Ce soir-là, malgré sa récompense historique, l’image fait le tour des réseaux et ravive l’accusation de « queerbaiting » – une stratégie médiatique suggérant une ambiguïté sexuelle sans jamais l’assumer pleinement afin de toucher la communauté LGBT. L’accusation est lourde à l’ère de la cancel culture, mais l’artiste portoricain a assuré ses arrières. Deux ans plus tôt, il affirmait auprès du Los Angeles Times, que la sexualité « ne le définit pas », avant de préciser : « Au final, je ne sais pas si dans 20 ans j’aimerai un homme. On ne sait jamais dans la vie. Mais pour le moment, je suis hétérosexuel et j’aime les femmes. »
Plus impactant encore, en 2020, Bad Bunny transforme l’émission du Tonight Show, de Jimmy Fallon, en manifeste politique. Il débarque sur le plateau en jupe et avec un tee-shirt proclamant « Mataron a Alexa, no a un hombre con una falda » (« Ils ont tué Alexa, pas un homme en jupe » ) – référence, une nouvelle fois, à l’assassinat de la jeune Alexa Negron Luciano.
Là encore, l’artiste tombe sous le coup des accusations arbitraires ; pourtant, son style, Bad Bunny le cultive depuis ses 13 ans, lorsqu’il part fouiller dans le dressing de sa mère, qu’il lui emprunte des robes, des jupes ou des crop tops, avant d’exposer ses tenues extravagantes à l’école. Comme il l’explique auprès de GQ, « tout dépend de [son] état d’esprit du moment. L’important, c’est de se sentir en harmonie avec qui on est et la manière dont on se sent. Qu’est-ce qui définit un homme ? Qui décide de ce qui est masculin ou féminin ? À mes yeux, les vêtements n’ont pas de genre. Pour moi, une robe, c’est une robe. Si je porte une robe, est-ce que ça veut dire que ce n’est pas une robe pour femme ? Et vice versa ? Pas du tout ».
Un dernier album politique
L’histoire, Bad Bunny vient une nouvelle fois de l’écrire dans un dernier album engagé, Debi tirar mas fotos (« J’aurais dû prendre plus de photos », NDLR), sorti en janvier 2025, dans lequel le jeune homme dénonce la domination des États-Unis sur son île natale. Ses clips sont des cours d’histoire déguisés en diaporamas stylisés, qui retracent des épisodes de l’histoire portoricaine, marquée par la domination coloniale, l’appauvrissement et l’émigration.
Dans la chanson « Là que le pasó a Hawaii », sa voix se fait tranchante : « Ils veulent me prendre la rivière et aussi la plage […] je ne veux pas qu’ils te fassent ce qu’ils ont fait à Hawaï », référence directe à la culture hawaïenne, presque effacée après l’annexion de territoire par les États-Unis, pour répondre à une mauvaise blague d’un comédien lors d’un des meetings de Donald Trump, qui comparait Porto Rico à « une île d’ordures flottante au milieu de l’océan ».
À LIRE AUSSI
Élection de Donald Trump : pourquoi Hollywood s'est encore planté
C’est la seule façon qu’a trouvée l’artiste de s’exprimer politiquement, à la suite du retour de Donald Trump à la tête du gouvernement américain. Là se montrent les limites de son influence, alors qu’en 2024, le Washington Post parlait de lui comme « la pop star qui pourrait faire basculer l’élection ». La prédiction est démentie dans les urnes, où Trump a paradoxalement séduit 54 % de l’électorat masculin latino – un témoignage direct du fossé croissant entre les élites culturelles progressistes et les franges de la population, aux préoccupations économiques immédiates, qu’elles prétendent représenter.
Bad Bunny n’en finit pas pour autant de se faire entendre et provoquer les discussions – plus encore, l’artiste n’attend que ça : « Je pense que les gens sont habitués à ce que les artistes deviennent célèbres et mainstream et ne s’expriment pas sur ces sujets, ou s’ils le font, ils en parlent de manière très prudente, exprimait-il auprès de Rolling Stone en janvier dernier. Mais je vais parler, et ceux qui n’aiment pas ça n’ont pas besoin de m’écouter », avant d’ajouter : « Je n’ai jamais eu peur de m’exprimer, parce que c’est ce que je suis, cabrón. » Jour après jour, il bouscule l’industrie musicale, sans même réaliser qu’il l’a déjà révolutionnée – et de loin.
Source : https://www.lepoint.fr