Kettly Mars : « Ce qui se passe en Haïti est carrément pornographique sur le plan politique »
HAÏTI VU PAR SES ÉCRIVAINS (2/4). La romancière exilée en Floride est de retour avec « Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps », où l’amour et la violence cohabitent furieusement.
ParValérie Marin La Meslée / Journaliste Culture
Publié le 06/02/2026 à 18h00
Janvier (le 12) est la mémoire du tragique séisme de 2010. Février (le 7) devait marquer un renouveau électoral, impossible dans le contexte d’insécurité. Quatre écrivains, depuis Haïti ou en dehors – Québec, États-Unis, France, Allemagne – alors que les gangs continuent de faire la loi, rendant les élections prévues samedi impossibles, ont accepté de nous livrer leur regard sur leur pays natal, en marge des livres qu’ils publient en ce début d’année.
Lyonel Trouillot revient avec le puissant Bréviaire des anonymes (Actes Sud, il sera le 7 février à la Maison de la Poésie à Paris), Kettly Mars avec le torride et inquiet Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps (Mémoire d’encrier). Et la poésie tient le haut du pavé : tandis que René Depestre, 101 ans, voit rééditer ses œuvres poétiques complètes dans Rage de vivre (Seghers), Rodney Saint-Éloi fait flamber le verbe dans Fais du feu, (Mémoire d’encrier) et sera le 10 février à la Maison de la Poésie, James Noël trempe sa plume au cœur de sa ville de Port-au-Prince blessée dans Paons, (Au diable vauvert), et sera le 19 février également à la Maison de la Poésie, avec Arthur H.
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En librairie paraissent aussi les romans de Louis-Philippe Dalembert, émouvant récit autobiographique sur et sous le regard absent du père (Je n’ai jamais dit papa, Robert Laffont), et de Néhémy Pierre-Dahomey, initiation, narrée vitalement et sans tabou, d’un Dolmancé à Port-au-Prince (L’ordre immuable des choses, Le Seuil), deux livres où resurgissent – mais pas seulement – leurs enfances haïtiennes. Enfin, la grande écrivaine haïtienne Marie-Vieux Chauvet (1916-1973) est à redécouvrir aux éditions Zulma avec un roman magnifique dont le titre résume l’actualité d’Haïti : La Danse sur le volcan.
Une folle passion dans un pays survolté
Comme son autrice, l’héroïne du nouveau roman de Kettly Mars hésite : quitter Haïti, ou rester ? Le final de ce roman vous explose au cœur comme la réponse à ce dilemme qui déchire la narratrice. Cette belle jeune femme, directrice d’une galerie d’art à Port-au-Prince et mère de deux enfants, vit une passion amoureuse et torride avec un expatrié en mission dans son pays alors que, tout autour, la population se soulève contre le scandale de la corruption du pouvoir lors de l’affaire PetroCaribe et que les gangs profitent d’un pays « lock » (pays bloqué) pour commencer à faire la loi.
Nous sommes en 2019. À l’origine de la montée en puissance de la catastrophe actuelle. La romancière nous a habitués à la sensualité de son écriture, portée à son comble dans la relation de ce couple, mais ici, elle permet aussi de comprendre à quel point l’émotion des corps est un refuge, une survie, même, quand tout se délite dangereusement. L’écrivaine nous raconte sa vision de son pays.
Le regard de Kettly Mars sur Haïti
« Circonstance, coïncidence, destinée, je tombe aux États-Unis dans le pire moment de son histoire moderne. Sans être directement victimes physiquement, cela nous affecte, nous Haïtiens, mentalement, psychologiquement, psychiquement, au quotidien. En Haïti, les gens vivent dans une autre forme de précarité, d’insécurité, mais qui, du moins, est nôtre. Et pour les miens, dans une situation matérielle qui nous laisse encore à l’abri du pire. J’ai fait le choix de venir vivre en Floride, à un âge avancé.
Or je suis toujours dans l’attente de mon permis de séjour définitif. Je peux sortir des États-Unis, mais je ne suis pas sûre de pouvoir y revenir, c’est une décision qui sera importante à prendre, un jour ou l’autre. Je ne suis pas sûre de pouvoir me rendre au Canada pour la sortie de mon dernier roman. J’ai l’impression que depuis Haïti, il me serait peut-être plus facile d’avoir un visa pour visiter la France ou le Canada.
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Mais il faut voir aussi la situation du transport aérien en Haïti. Un aller-retour Miami-Jacmel peut coûter jusqu’à 3 000 dollars américains (environ 2 500 euros). Les grandes lignes aériennes, notamment américaines, ne viennent plus, de petites compagnies haïtiennes se sont renforcées, qui sont en situation de monopole. Pourtant, des compatriotes reviennent. C’est un besoin qui est impératif. Celui d’aller voir qui, une mère, un enfant, des amis, et puis respirer le pays.
Dès le début des années 2000, la situation s’est dégradée. Il ne se passait pas un jour sans que tu n’apprennes que quelqu’un parmi tes relations, tes connaissances avaient eu un parent, un enfant, un voisin kidnappé, une femme violée etc. Ces dernières années portaient le germe puissant de ce que nous vivons aujourd’hui. Les gangs ont commencé à se matérialiser, se fédérer, ont pris de l’audace et de la confiance, on a vu cette transformation mais on n’y croyait pas.
Cela a commencé, un peu en dehors de Port-au-Prince, vers le nord, avec ce gang des 4OO Mawozo, mais c’était presque une légende, on aurait juré que ça n’irait pas plus loin or cela a fait tache d’huile au fil des années. Ils sont devenus autonomes, ce sont des lords, des parrains qui contrôlent les régions, qui se font la guerre, qui ont des revenus considérables du kidnapping d’abord et du trafic de la drogue aussi et qui provoquent les oligarques, le gouvernement…
Donald Trump ne veut pas de drogue mais en même temps, d’où viennent ces armes en Haïti ?
Ce qui se passe en Haïti est carrément pornographique sur le plan politique, on ne prend plus de gants face à la situation. Tout se fait en plein jour, on triche, on ment au peuple sans état d’âme. Aujourd’hui, où nous parlons, nous n’avons pas l’espoir du changement, parce que ceux qui tiennent le pouvoir n’ont donné aucune preuve de capacité, de bonne volonté, de sérieux, de compétence, c’est un bazar, et l’on n’a aucune confiance dans les élections, qui de toute façon seront téléguidées par les États-Unis, et déjà : comment remplir les conditions d’une élection dans un pays sans contrôle miné par l’insécurité ?
Et pourtant, nous avons de l’espoir, car nous croyons dans la possibilité de ce changement, avec la conviction qu’émerge un groupe de personnes, de citoyens, citoyennes, qui veulent se sacrifier, parce que c’est un sacrifice, pour changer cette situation-là, brusquement ou graduellement. Ce sont des choses qui se sont vues ailleurs, qui se voient ailleurs…
Par l’échec de gouvernances successives du pays. L’État s’est effondré. Nous sommes dans un pays sans parlement depuis des années, et même si beaucoup de parlementaires n’étaient pas des exemples de probité politique nous sommes sans recours, sans boussole. Avec une présidence aujourd’hui de neuf membres qui ne s’entendent pas entre eux, et un gouvernement souvent trempé dans des affaires pas nettes.
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C’est l’aboutissement d’années en arrière de corruption, qui a fini par s’imposer en système. Le peuple est dans une misère noire depuis tellement longtemps. Parce que ces jeunes des gangs sont quand même des enfants du peuple. Ce sont les fils du peuple frustrés, qui ont connu la faim, toutes sortes de discriminations et qui aujourd’hui veulent jouir à leur tour. C’est la revanche. On casse tout et on mène la belle vie. Ils deviennent des sortes de patrons, des Robin des bois pour ce petit peuple qui lui-même a faim, qui est pris en otage.
Trump ne veut pas d’Haïtiens aux États-Unis. “C’est un pays de merde”, avait-il dit lors de son premier mandat. Il fait la chasse aux Haïtiens et tous les programmes de protection migratoires sont arrivés à leur échéance : pour moi qui ai droit à un statut migratoire par le mariage, je n’ai toujours pas de résidence légale après quatre ans, car tout est en suspens pour le moment. La procédure était lente, mais maintenant, elle est tout simplement mise à l’arrêt. Trump sort son jeu, ce qu’il avait promis d’ailleurs.
Il ne veut pas de drogue mais en même temps, d’où viennent ces armes en Haïti ? Ce qui est dénoncé depuis pas mal d’années c’est cette ambiguïté de condamner ce qui se passe, en sachant que les États-Unis font passer des armes par les frontières avec la République dominicaine. Voilà pourquoi je parle de pornographie. »

Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps, Kettly Mars, Mémoire d’encrier, 222 pages, 19 euros.
Source : https://www.lepoint.fr